Exploration spatiale

Découvrir l’univers, voilà la véritable identité humaine ! C’est à notre portée, à condition de rompre avec l’austérité et l’idéologie décroissante de la transition énergétique.

Rosetta nous montre la voie

par Christine Bierre 

Une immense vague d’enthousiasme et d’optimisme a balayé le monde lorsque le robot Philae, largué par la sonde Rosetta, s’est posé le 12 novembre, tranquillement, à la vitesse d’un homme qui marche (3,5 km/h), sur la comète 67P surnommée « Tchouri », découverte en 1969 par deux savants ukrainiens, Tchourioumov et Guérassimenko. Et d’abord l’Europe, car c’est elle qui a fourni le gros de cet effort scientifique de très haut niveau qui a duré une trentaine d’années, puisque la décision de lancer cette expérience remonterait aux années 1981-1984.C’est dans ces années que des savants allemands travaillant à Darmstadt et à Cologne conçurent cette idée et que, sur proposition d’Yves Langevin, de l’Institut d’astronomie appliquée (IAS), l’Agence spatiale européenne (ESA) l’aurait adoptée. En 1985, partait donc Giotto, la première sonde de l’ESA, avec pour objectif la comète de Halley. Giotto a pu en effet plonger dans sa chevelure de lumière et s’approcher à 2000 km de son noyau ! Le but de Giotto et de Rosetta était le même : connaître les origines de l’univers en examinant les noyaux des comètes, dont la formation remonterait à 4,5 milliards d’années et dont les molécules organiques pourraient être à l’origine de l’apparition de la vie dans notre système solaire (voir article ci-contre), mais la mission Rosetta est bien plus ambitieuse et a bénéficié des technologies de la génération post-Giotto.C’est bien la première fois que l’homme tentait un atterrissage à 510 millions de kilomètres de la Terre, sur une comète évoluant dans une orbite très différente de celle des planètes de notre système solaire et sans presque rien connaître de la composition de son sol. Les difficultés étaient quasiment insurmontables. D’abord en raison de la durée du voyage. Lancée en 2004, la sonde a mis dix ans pour atteindre Tchouri, sans que l’on sache dans quel état arriveraient les instruments. Mieux encore, ce sont 6,5 milliards de kilomètres que la sonde a parcourus avant d’atteindre son objectif, car les effets de « fronde gravitationnelle » utilisés pour atteindre la bonne orbite et réduire sa consommation énergétique ont considérablement rallongé le trajet.

Difficile, ensuite, en raison de températures très froides. En 2011, alors très loin du Soleil, les températures étaient si basses que les scientifiques ont mis la sonde en hibernation, réduisant sa consommation énergétique au minimum. Elle ne fut réveillée qu’en janvier de cette année pour préparer l’approche vers Tchouri. Se plaçant en orbite près de la comète, Rosetta a pu en étudier pendant plusieurs mois la surface et en observer l’atmosphère, pour choisir en octobre 2014 son point d’atterrissage.

Les chercheurs n’auront pas été déçus de ce retour à l’âge primitif de notre univers. Fidèle à ses origines, cette comète a quelque chose de sauvage. ROSINA, un instrument permettant de déterminer la composition moléculaire et isotopique du gaz qui entoure le noyau de la comète, a confirmé la présence d’eau, de CO et CO2, mais aussi de méthane, ammoniac, méthanol, etc. Ce qui amène la chercheuse Kathrin Altwegg de Bern à dire que dans un environnement terrestre, « le parfum de 67P [serait] particulièrement fort, avec l’odeur d’œuf pourri du sulfure d’hydrogène, celle de fumier de cheval de l’ammoniac et le piquant du formaldéhyde » ! L’écoute des oscillations dans le champ magnétique entourant la comète a permis aussi d’entendre un fredonnement à fréquences trop basses pour être entendu par l’oreille nue.

Les percées

On comprend dès lors l’explosion de joie des chercheurs apprenant qu’après deux rebondissements, Philae s’était bien posé sur Tchouri dans la zone prévue d’Agilkia. Bien que les harpons qui devaient l’amarrer à la comète n’aient pas fonctionné, Philae, avec seulement trois pieds fixés au sol, a pu néanmoins effectuer 80 % de toutes les missions prévues, y compris le forage. Et plus, car il y a eu des bonus, tels que la rencontre lors de ce long voyage avec Lutetia et Steinz, deux astéroïdes de la ceinture d’astéroïdes entre Mars et Jupiter, et des imprévus aussi, comme ces nombreuses données que Philae a pu recueillir grâce au survol plus long que prévu de la comète, conséquence de l’avoir laissé planer plutôt que de le faire atterrir.

Après avoir livré tous ses trésors, Philae, ayant épuisé ses batteries de près de 60 heures, s’est endormi, en attendant que ses piles se rechargent lorsque la comète s’approchera du Soleil. Peut-être pourra-t-il se réveiller l’été prochain et se remettre au boulot !

Les trésors de Philae

Appelée poétiquement Rosetta, du nom de la pierre qui permit à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens en 1803, les trésors recueillis par Philae seront maintenant déchiffrés par les savants du monde entier. Et la moisson est riche. Présent à la soirée du 12 novembre à la Cité des Sciences pour suivre l’événement, un ancien responsable du développement de Philae expliqua que le but de Rosetta et de son robot n’était pas de ramener des échantillons. Le coût des allers-retours dans l’espace serait beaucoup trop élevé pour en ramener quelques exemplaires, forcement très petits, sans compter le risque de les abîmer. C’est pourquoi on a préféré envoyer sur place  des laboratoires miniaturisés : Rosetta et Philae contiennent l’équivalent d’un étage entier d’un laboratoire sur Terre ! Les instruments embarqués feront de la spectroscopie, des analyses du plasma, des poussières et des champs magnétiques.

Les laboratoires

Impossible de rendre hommage ici à tout l’effort international qui a permis cette réussite. Le coût total de la mission a été de 1,3 milliard d’euros, elle a mobilisé près de 2000 personnes depuis 20 ans et 50 entreprises de 14 pays européens.

Parmi les principaux équipements de Philae : un système d’imagerie CIVA développé par l’Institut d’astrophysique spatiale (IAS) à Orsay, chargé de réaliser le panorama stéréoscopique du site d’atterrissage et l’imagerie microscopique, visible et infrarouge, d’échantillons prélevés sous la surface ; le radar CONSERT conçu par l’Institut de planétologie et d’astrophysique de Grenoble, un tomographe du noyau cométaire chargé de réaliser un scanner en trois dimensions du cœur de la comète ; le ROMAP, de conception allemande, hongroise et autrichienne, qui étudie le champ magnétique et les ondes plasma émises par la surface, et qui fore et collecte des échantillons.

Avec l’agence spatiale allemande, le CNES a aussi été au centre des opérations via le SONC (Centre des opérations scientifiques et de navigation), à Toulouse. C’est lui qui traite, archive et distribuera les données recueillies. Ses chercheurs ont été au premier plan dans le choix délicat de la meilleure stratégie d’atterrissage et des calculs pour y parvenir.

Alors suivons Rosetta ! Vers les étoiles, et vers cette Europe de réelle coopération et de progrès humain, loin de l’UE, de l’euro et de leurs technocrates froids.

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Jacques Cheminade sur Rosetta

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Le mystère des comètes enfin dévoilé

Benoit Chalifoux

Pourquoi la mission Rosetta revêt-elle un caractère aussi spécial ? Tout d’abord, les comètes ont toujours été, tout au long de l’histoire humaine, source de fascination et de frayeur. La première comète périodique connue de l’humanité, celle de Halley, a été répertoriée il y a bien longtemps dans les calendriers astronomiques babyloniens. Dans les chroniques de l’ère des Royaumes combattants (203-221 av. J.C.) en Chine, elle était considérée comme annonciatrice de troubles à venir, et les Livres sibyllins romains disaient qu’elle serait un « signe de l’épée, de la famine, de la mort et de la chute de puissants personnages et de grands peuples ». Son apparition au Ve siècle av. J.C. a coïncidé avec l’invasion d’Attila le Hun et au XIe siècle, avec la conquête normande de l’Angleterre, événement vécu comme une calamité par le peuple anglais.

Mais la principale raison de cet intérêt particulier a trait aux questions scientifiques soulevées par l’interaction entre les comètes et les autres corps de notre système solaire. Les comètes sont en effet la mémoire du système solaire, puisqu’elles n’ont pas beaucoup changé depuis sa formation, et ce en raison de leur grand éloignement du Soleil.

Comme l’explique un scientifique français participant au projet : « Notre système solaire serait au départ un nuage de gaz et de poussière, qui se serait effondré sur lui-même pour conduire à la formation d’un soleil en son centre. Ce nuage se serait mis ensuite plus ou moins dans un plan, et en son sein se seraient formés les planétoïdes à l’origine de la formation des planètes. Lorsqu’ils étaient proches du Soleil, ces planétoïdes étaient constitués de matière solide, de silicates. La partie gazeuse, plus légère, des matériaux fut ensuite balayée par les rayons de l’étoile naissante. Plus les planétoïdes sont proches du Soleil, plus ils sont nombreux et plus ils se rencontrent facilement pour former des planètes. Plus ils sont éloignés, comme ceux situés dans la ceinture de Kuiper, qui démarre de l’orbite d’Uranus et s’étend bien au-delà de Pluton, plus l’accrétion se fait lentement car ils sont plus isolés, donnant naissance à de gros astéroïdes ou planétoïdes comme ceux arpentant cette ceinture. Il suffit ici de penser à Pluton ou à Eris. »

Par contre, la ceinture d’astéroïdes s’étendant de Mars à Jupiter aurait dû être occupée par une planète, qui ne s’est jamais formée du fait que Jupiter communique à ces corps une énergie qui les empêche de s’agglutiner. On pense aujourd’hui, grâce aux découvertes associées aux exoplanètes, que Jupiter, première planète à s’être formée autour du Soleil (avec un noyau solide correspondant au moins à la taille de la Terre), en était à l’origine beaucoup plus proche, et qu’elle aurait migré vers l’extérieur avant que les rayons du Soleil ne parviennent à chasser les gaz qu’elle avait accumulés autour d’elle.

Le cas des comètes est bien différent. Ce sont des corps composés des gaz (en grande partie de la vapeur d’eau) et des poussières qui ont été chassés aux confins du système solaire, dans le nuage d’Oort, qui s’étend sur trois dimensions, contrairement au reste du système solaire, l’enveloppant d’une couche de milliers d’unités astronomiques (UA) d’épaisseur (1 UA = 150 millions de km).

L’origine de la vie

Les comètes auraient-elles amené sur Terre l’eau et les composés organiques complexes pouvant être à l’origine de la vie ? C’est ce qu’espèrent éclaircir la mission Rosetta et les expériences conduites par Philae à la surface de la comète.

On considère aujourd’hui que 80 % des comètes sont formées majoritairement d’eau, puis de glace de CO et enfin de CO2. On y trouve également des molécules plus complexes, qui nous intéressent particulièrement en raison du rôle qu’elles auraient pu jouer dans l’origine de la vie.

Dans le nuage moléculaire ayant servi à former le système solaire, on sait qu’il y avait des molécules déjà complexes, puisqu’on en observe de similaires dans d’autres nuages de ce type depuis la Terre. Ces molécules, composées d’un grand nombre d’atomes, ont une durée de vie très faible, car les rayons ultraviolets émis par les étoiles, qui ont fourni l’énergie nécessaire à leur formation, les détruisent également. Lorsqu’elles sont emprisonnées dans les glaces des comètes, elles y sont conservées comme dans un réfrigérateur, jusqu’à ce qu’elles en soient relâchées lorsqu’elles s’écrasent sur une planète. C’est ce qui s’est passé à grande échelle il y a quatre milliards d’années environ. Ces molécules ont pu ensuite évoluer au sein des océans pour former des composés encore plus complexes, tels que ceux qui sont à l’origine de la vie.

L’atterrisseur Philae, qui s’est posé le 12 novembre sur le noyau de la comète « Tchouri », possède deux instruments (Cosac et APXS) chargés de trouver et d’analyser ces molécules complexes. Un autre instrument, Ptolemy, doit quant à lui mesurer le rapport des isotopes de l’hydrogène (et de l’azote) pour déterminer s’il correspond effectivement à celui de l’hydrogène contenu dans les molécules d’eau de nos océans. Si ces rapports correspondent, cela confirmera au minimum la naissance de la comète au sein de notre propre système solaire, car il se pourrait aussi qu’un échange ait eu lieu avec les comètes entourant un autre soleil, qui serait jadis passé près du nôtre.

Equipé, pour ces tâches, d’une foreuse, Philae a pu percer le noyau de la comète, malgré les difficultés posées par le fait qu’il ne tenait que sur trois pieds. Il faudra attendre que toutes les données reçues, qui contiennent les résultats de nombreuses expériences scientifiques, soient épluchées.

La difficulté technique d’accoster une comète

Se poser en douceur sur une comète est une tâche extrêmement ardue, car leurs orbites ont une distance moyenne par rapport au Soleil bien plus grande que celle de Mars (2,3 fois pour Tchouri. Elles sont aussi plus elliptiques que celles des astéroïdes. On ne peut donc se contenter d’en croiser la trajectoire : il faut l’accoster en l’accompagnant dans sa route. On doit d’abord « hisser » la sonde au niveau de l’« énergie de l’orbite » de la comète, qui équivaut à 3,5 fois l’énergie qu’elle aurait si elle était sur l’orbite terrestre, et plus de deux fois le niveau d’énergie de l’orbite martienne. Il faut ensuite approcher l’orbite de manière tangentielle, chose encore plus difficile et exigeant plus d’énergie pour une orbite à forte excentricité comme celle des comètes.

D’où le recours par Rosetta au procédé d’assistance gravitationnelle. Tout comme on peut gagner de la vitesse en faisant « aspirer » sa voiture par un gros véhicule, dans l’espace, nos chercheurs utilisent l’attraction des planètes pour « accélérer » les véhicules spatiaux, en les faisant s’approcher d’elles et les accompagner sur une brève période. Ce procédé permet de gagner de la vitesse et d’économiser le carburant, chose précieuse quand on sait que plus de la moitié de la masse totale de Rosetta (1670/3000 kg) est constituée de carburant pour les manœuvres nécessaires une fois rendue sur place. Rosetta a eu besoin de l’assistance gravitationnelle de la Terre (à trois reprises) et de Mars (à une reprise), ce qui a exigé un voyage de dix ans (et 6,5 milliards de kilomètres !) à travers le système solaire.

Si une comète de ce type venait à croiser l’orbite terrestre et que nous n’ayons pas dix ans pour l’atteindre, nous serions incapables, avec les moyens de propulsion actuels, de nous y poser en douceur pour y faire un forage ou utiliser un tracteur gravitationnel pour la dévier de sa trajectoire.

Nous serions par contre en mesure de la détruire avec un explosif pour nous en protéger. Grâce à des sondages radiofréquence du noyau, Rosetta permettra de mieux déterminer la composition « physique » de la comète, autrement dit son homogénéité. Si les comètes étaient composées de grumeaux, il serait plus facile de les faire exploser que les astéroïdes, sauf qu’il faudra prendre garde que les débris restants ne viennent nous hanter par la suite.

La nécessité du nucléaire dans l’espace

Philae disposait d’une pile pré-chargée contenant quelque 1300 Wh d’électricité pour effectuer les principales expériences au cours des deux premiers jours. La batterie rechargeable qui devait prendre le relais, alimentée par les panneaux solaires de Philae, n’a pas pu fonctionner du fait qu’il a atterri dans une zone ombragée.

Le recours aux panneaux solaires aura été, in fine, la principale zone grise de cette mission. Il eût été préférable d’utiliser une pile radioactive, mais il n’existe aucun code réglementaire européen encadrant l’envoi et l’usage de sources d’alimentation nucléaire dans l’espace. C’est ce qui a conduit l’ESA à y renoncer. Un projet de réglementation est en discussion depuis plusieurs années, mais aucun accord définitif n’a été trouvé à ce jour.

 

 L’ESA projette une base lunaire construite en impression 3D

Autre projet de l’Agence spatiale européenne (ESA) aux frontières de la science, la construction d’une base habitable sur la Lune. Présenté au début de 2013, ce projet prévoit de construire des habitats lunaires en utilisant les techniques d’impression 3D et la matière première disponible sur place, à savoir la poussière de la Lune !

Le 6 novembre, l’ESA a confirmé ce projet, en publiant une vidéo présentant en images de synthèse le processus de construction de ces bases lunaires. Ses habitats se présentent sous forme de dômes. Pour chacun d’entre eux, un module cylindrique sera transporté depuis la Terre par un alunisseur. Une fois déposée sur le sol lunaire, cette structure sera « gonflée » pour déployer un igloo qui servira de support de base. De part et d’autre de ce dôme seront installés plusieurs robots d’impression 3D, capables de réaliser en surface une enveloppe à cellules fermées, constituée de sol lunaire. L’objectif de cette couche est de protéger efficacement contre les radiations solaires, les impacts de météorites et les grandes fluctuations de température.

« L’impression 3D offre un moyen potentiel de faciliter la colonisation lunaire en réduisant la logistique terrestre », explique dans un communiqué Scott Hovland, de la Direction des vols spatiaux habités de l’ESA.

Pour le moment, le temps d’élaboration d’un habitacle a été évalué à trois mois environ. Mais « la prochaine génération devrait permettre de construire un bâtiment entier en une semaine », indique Xavier de Kestelier, spécialiste en modélisation de Foster + Partners, qui participe au projet. Chaque structure accueillera quatre personnes.

 

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Le programme lunaire chinois : nouvelle perspective pour l’humanité

Le 15 décembre 2013, la sonde spatiale Chang’e-3 s’est posée sur la mer des Pluies et a déposé sur la surface lunaire un véhicule d’exploration téléguidé équipé de plusieurs instruments. En ce faisant, la Chine est devenue la troisième puissance à atteindre notre satellite. Le dernier alunissage en douceur remontait à la mission soviétique Luna 24, en août 1976, il y a plus de 37 ans.

Avec cet exploit, la Chine entend s’engager durablement dans un programme d’exploration lunaire. Elle n’a pas l’intention de se contenter d’un simple aller-retour, comme le montre d’ailleurs le nom même du rover, « lapin de jade », qui est l’animal de compagnie de la déesse de la Lune, Chang’e. Ainsi, ceci correspond à quelque chose de très profond dans la culture chinoise, et il n’est pas question de simplement planter un drapeau et de lever le pied.

Cette mission ouvre une nouvelle ère : celle d’une présence humaine permanente sur la Lune. Il ne s’agit donc pas d’une simple campagne de propagande, mais de quelque chose relevant de la capacité de penser à long terme, ainsi que de la patience légendaire, de la culture et de la civilisation chinoises. Ceci s’intègre à une politique de développement économique physique à long terme, dont la Lune devrait être un élément critique, en tant que base, pour l’expansion future de l’humanité.

Ainsi, comme l’affirmait le cosmonaute russe Vladimir Kovalenok, la Chine devient, grâce à cette percée et, serions-nous tentés d’ajouter, la pensée qui la sous tend, « une pionnière dans ce domaine, et ses missions lunaires deviendront le catalyseur de l’exploration lunaire dans les autres pays, la Lune pouvant servir de base pour des séjours vers des destinations plus lointaines ».

C’est pourquoi la Chine a décidé pour cette mission de s’équiper d’instruments permettant de sonder le sous-sol lunaire jusqu’à une profondeur de 100 mètres, et d’en déterminer la composition avec une précision inégalée : une entreprise qui démontre encore une fois les objectifs à long terme de ce pays, car il s’agit de jeter les bases d’une future exploitation minière de la Lune. Six des huit instruments de la mission (quatre sur le rover et quatre sur l’atterrisseur statique) sont déjà été activés et sont en train de subir la batterie de tests préalables à leur mise en opération.

Ouyang Ziyuan, le père du programme lunaire chinois, celui qui a réussi à convaincre le gouvernement en 2004 d’initier ce projet, soulignait récemment que la raison pour laquelle il avait décidé, dès son plus jeune âge, qu’il est nécessaire d’explorer la Lune, est qu’il avait entendu parler d’astéroïdes et de comètes ayant un jour percuté la Terre et provoqué l’extinction des dinosaures. Que se passerait-il si cela devait arriver à nouveau, s’est-il demandé ? Et en regardant la surface de la Lune, il vit qu’elle était marquée de nombreux cratères, et que cela donnait une idée de la menace à laquelle nous sommes confrontés ici même sur Terre, ainsi que de la manière dont on pourrait y échapper. Quand aux autres services que pourrait rendre la Lune à l’humanité, il explique :

La Lune contient de larges réserves de métaux tels que le fer. L’hélium-3, un isotope de l’hélium, est un combustible idéal pour la fusion nucléaire, la prochaine génération de centrales nucléaires. On estime que les réserves d’hélium-3 sur Terre ne sont que de 15 tonnes, alors qu’il en faudra 100 sur une base annuelle pour satisfaire à la demande mondiale lorsque cette filière technologique sera en opération. La Lune a des réserves estimées à quelque chose allant de 1 à 5 millions de tonnes.

L’ancien astronaute américain Harrison Schmitt, le seul scientifique, un géologue, à avoir mis le pied sur la Lune (Apollo 17), a déclaré récemment que la « Chine n’a pas caché son intérêt pour les ressources en hélium-3 de la Lune ». Schmitt a lui-même demandé, depuis des années, que les Etats-Unis entreprennent l’exploration des ressources minières de la Lune. C’est dans ce cadre qu’il faut voir l’objectif chinois, pas très lointain, de ramener des échantillons de roches lunaires, suivi de l’envoi, quelques années plus tard, d’une mission habitée sur la surface de la Lune.

Il est par conséquent important de placer le programme lunaire chinois dans le contexte de son programme de recherche sur la fusion nucléaire. Comme l’indiquent les déclarations du président chinois Xi Jinping, au cours de sa récente visite au réacteur de recherche EAST, un tokamak supraconducteur de dernière génération, « la fusion est un grand dessein. Les êtres humains ne peuvent pas se passer d’énergie pour leur existence et leur développement, et l’usage de l’énergie ne sera pas soutenable sans les progrès de la science et de la technologie. La recherche sur la fusion ouvrira le chemin à des énergies alternatives pour l’humanité. »

Le succès de Chang’e-3 a amené les autorités scientifiques chinoises à devancer certaines échéances. Wu Zhijian, porte-parole de l’autorité responsable du programme lunaire, a expliqué que la mission Chang’e-5 devant ramener des échantillons de roches sur Terre aura lieu vraisemblablement en 2017, contrairement à 2020, la date souvent citée jusqu’à maintenant. L’Inde a également un programme visant à se rendre sur la Lune, ainsi que la Russie qui, avec son nouveau cosmodrome situé près de la frontière chinoise, se dote des moyens lui permettant d’aller de l’avant. Quant à la Corée du Sud, son nouveau président a déclaré que son pays avait lui aussi décidé d’accélérer son programme d’exploration lunaire, afin que sa première sonde orbitale, entièrement construite par ses propres moyens, soit prête à être lancée pour 2020 au lieu de 2025.

Il ne reste plus maintenant aux pays occidentaux qu’à se débarrasser du fardeau de la spéculation financière, et à emboîter le pas pour aller rendre visite à la déesse Chang’e.

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LES VÉRITABLES RETOMBÉES ÉCONOMIQUES DU SPATIAL

Comment osez-vous augmenter les dépenses spatiales, alors qu’on est en pleine crise et que tant reste à faire sur notre planète ? Voici les arguments entendus en boucle contre la politique spatiale du candidat présidentiel Jacques Cheminade. Pourtant comme cet article le montre, c’est grâce au spatial que dans l’agriculture, nous pourrons réduire massivement les dépenses ainsi que la pollution, et dans le domaine de la santé publique, pourrons étendre les soins à toute la planète.

(par le groupe espace de Solidarité & Progrès

La plupart des communiqués de presse et articles associés à l’industrie spatiale présentent les retombées économiques et technologiques en provenance de ce secteur de manière simpliste, ce qui explique en grande partie pourquoi il a du mal à susciter l’enthousiasme et les vocations, notamment parmi les jeunes qu’il a du mal à recruter. [1]

Paradoxalement, les Etats-Unis dépensent, par habitant, alors qu’ils sont souvent présentés comme un pays pragmatique et matérialiste, dix fois plus que l’Europe dans leur programme spatial (100 euro/an pour les premiers et 10 euro/an pour l’Europe). La vision défendue par John F. Kennedy et les décisions économiques qu’il a prises pour concrétiser cette vision en sont la raison première, tandis que l’enthousiasme de grands scientifiques comme von Braun et Ehricke, de même que leurs nombreux efforts pour partager leur passion auprès de la population ont également joué un rôle déterminant.

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Les trois principaux types de retombées économiques

Ce schéma montre comment sont imbriqués les différents types de retombées économiques, en prenant pour point de départ l’investissement public, puis les achats et les salaires versés par les sociétés publiques et privées participant aux projets, et enfin, avec le dernier cône naissant de « l’intérieur » et appelé à prendre le plus d’essor, celui des retombées technologiques et leur impact sur les processus de production. C’est ce dernier type, de loin le plus important, qui est le plus difficile à évaluer par de simples méthodes comptables.

Pour revenir aux retombées économiques et technologiques à proprement parler, nous allons tenter de donner, au-delà des statistiques souvent peu parlantes pour le citoyen, un sens des bienfaits apportés par le programme spatial. Nous nous concentrons ici sur trois domaines présentant une importance stratégique pour l’humanité dans son ensemble : l’agriculture, la santé et l’énergie. Le même exercice devra également être fait pour l’eau, les moyens de transport et les matières premières (l’industrie minière).
1. L’agriculture de précision

Dans l’Héritage d’Apollo, discours prononcé au cours d’une réunion publique en Californie en 1974, Krafft Ehricke fit les observations suivantes :

« Il y a actuellement, globalement, 1,8 milliards d’hectares de terres arables en culture. Une extension des terres arables, même de 10 à 20 pour cent, coûtera des milliards de dollars et aura un impact conséquent sur la biosphère. Les besoins alimentaires en augmentation devront être couverts essentiellement par des rendements meilleurs.

« Ceci exige de vastes dépenses d’énergie surtout pour la production de fertilisants, mais aussi pour l’irrigation, la machinerie agricole, la distribution, les pesticides et biocides. Une réduction dans l’usage des deux derniers éléments permet d’économiser de l’énergie, de soulager le fardeau écologique et d’améliorer la qualité de l’eau, avec un impact bénéfique sur les coûts d’irrigation. Une réduction des déchets agricoles et un usage plus efficace de fertilisants sont liés aux conditions climatiques.

« L’observation de la Terre par satellite permettra d’optimiser cet ensemble complexe d’objectifs d’une manière qui n’est pas seulement efficace en terme de coûts, mais en économisant en même temps des millions de litres d’essence qui seraient autrement utilisés pour la surveillance aérienne traditionnelle. »

Ainsi, un peu plus d’une décennie après la « révolution verte » associée à l’usage des fertilisants et la mécanisation de l’agriculture, Erhicke annonçait, en visionnaire, l’avènement d’une deuxième révolution verte, cette fois-ci intimement associée aux technologies spatiales.

Cette révolution a été retardée en raison du coût des technologies et surtout de la réduction du budget spatial depuis 1970.

Des chercheurs universitaires au Minnesota ont montré au milieu des années 80 qu’une cartographie de haute précision des terres agricoles, avec les technologies spatiales, permettrait de mettre en place un système de répartition fine des engrais et des pesticides afin de réduire les intrants tout en augmentant les rendements futurs. Au-delà d’une cartographie basée, dans un premier temps, sur les rendements des années précédentes, on parvint au cours des années 90 à mesurer, grâce à l’amélioration des capteurs, les rendements au mètre carré près, et ce dès le début de la saison de croissance. Ceci conduisit au déploiement de ce que l’on appelle aujourd’hui des « technologies à taux variable », tant dans l’espace que dans le temps, c’est à dire des technologies permettant de faire varier les débits de pesticides, d’eau et d’engrais selon l’état des sols et des cultures rencontrés par le tracteur au cours de ses déplacements, et selon les moments de la journée ou même de la saison.

Indépendamment du recours aux technologies à taux variable, plus récentes et complexes, l’imagerie satellite et le positionnement par satellite permettent depuis quelque temps déjà, avec peu de moyens, de mettre en œuvre des systèmes de guidage des opérateurs de machinerie, de manière à limiter le chevauchement (estimé à un peu moins de dix pour cent) lors des semences, de l’application des engrais et des pesticides. Cela permet de réaliser d’importantes économies en terme de carburant, de temps et de produits, ainsi qu’une réduction de l’impact sur l’environnement.

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Des pays comme les Etats-Unis, le Canada et l’Australie sont bien engagés dans cette révolution, alors que la Grande-Bretagne et la France, où la taille moyenne des exploitations est plus modeste, se sont plus récemment mises au travail. Les autres pays européens, ainsi que le Japon et l’Amérique latine, sont encore plus en retard.

Des études japonaises ont montré que l’agriculture de précision aura, une fois achevés les travaux d’adaptation à des exploitations de faible dimension, un impact bénéfique pour les régions où la taille des exploitations est faible. L’Asie dans son ensemble pourra déjà s’y convertir, en combinant en un seul effort de modernisation (comme le fait la Chine), le processus de mécanisation avec les technologies spatiales. Une fois le processus de conversion initié en Afrique, l’humanité verra les rendements agricoles dans leur ensemble s’améliorer significativement, et ce pour plusieurs décennies encore.

Tout ceci demande un effort d’éducation et de formation, et des moyens publics adéquats. Le nouveau paradigme économique et culturel que nous entendons mettre en place devra répondre à ce type d’impératif.

Dans une époque où les crises alimentaires mondiale et les contraintes environnementales se font sentir, une révolution verte associée aux technologies spatiales est un enjeu majeur pour l’avenir.

2. Les satellites et la santé

Lors d’une conférence de l’Institut Schiller en novembre 2012 en Allemagne, sur le thème « Un nouveau paradigme pour la survie de l’humanité », le docteur Antonio Güell, ancien neuropsychiatre et sous-directeur du CNES chargé des applications spatiales, des applications sociétales, des brevets et des transferts de technologie, a insisté sur la nécessité d’aboutir à des idées originales pour préparer l’avenir.

Il a décrit l’émergence d’un nouveau domaine baptisé « santé et satellites », qui jouera un rôle déterminant en Occident en raison du vieillissement et d’une plus grande inactivité des populations, deux facteurs responsables de l’accroissement des maladies chroniques comme le diabète. Il a prédit que leur incidence allait doubler voire tripler. Déjà, 7% des Français sont diabétiques, de même que 6,2% des Allemands et 5% des Chinois, mais la plupart n’en sont pas conscients.

Grâce à la mise en place de réseaux terrestres ou satellitaires et au développement des nanotechnologies, bio-capteurs et bio-senseurs, nous verrons s’ouvrir de nouvelles perspectives (consultation depuis des sites isolés, prévention, coaching d’individus et suivi de la santé à domicile).

Les satellites de positionnement et de navigation (GPS et Galileo) donneront également lieu, comme nous le verrons plus loin, au développement de la télé-épidémiologie.

Le marché annuel des services qui utilisent à 100% des satellites civils est actuellement de 100 milliards d’euro par an, réparti de la manière suivante : 75 milliards au service de la télécommunication (90% de cette somme, soit 68 milliards, étant consacrés à des bouquets de télévision), 23 milliards pour la navigation, l’échange de données bancaires et l’architecture de précision et autres, et le reste, c’est-à-dire 2%, correspondant à l’observation de la Terre.

Suite à une étude sur l’espace et la santé commandée en 1997 par le ministre Claude Allègre, les premières applications de la téléconsultation dans les zones isolées ont pu être définies. Il s’agit soit de zones isolées géographiquement comme les régions rurales, soit à bord de bateaux, d’avions ou lors d’expéditions civiles ou militaires.

Des systèmes de télé-échographie équipés d’une sonde télécommandée sont déjà à l’œuvre en France, de même que des camions équipés d’une antenne satellitaire permettant de transmettre des images, des données et des fichiers relativement lourds vers les hôpitaux. On assiste également à l’émergence de systèmes d’électrocardiographie et de mesure de la pression artérielle, pouvant collecter et transmettre ces paramètres médicaux vers les hôpitaux.

Pour ce qui concerne le diabète, le projet DIABSAT permet déjà de dépister à travers le pays les diabétiques victimes de complications susceptibles de conduire à la cécité, à un infarctus ou un accident vasculaire cérébral, ou bien à la perte de l’usage de ses reins et à la paraplégie. Des camions dotés d’équipements capables d’effectuer cinq types de tests (fond de l’œil, vaisseaux, sensibilité, points de pression au niveau des pieds et fonction rénale) sillonnent le pays depuis octobre 2010. Les premiers résultats ont montré que 24 % de personnes testées ont dû être hospitalisées d’urgence.

3. Une nouvelle révolution pasteurienne, la télé-épidémiologie

Un autre exemple d’application donné par le docteur Güell est le secteur des maladies transmises par des moustiques ou des oiseaux.

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Crédit : CNES / Spot Images

Il y a, sur la planète, 3,5 milliards d’individus « à risque » en ce qui concerne 4 maladies : toux et fièvres hémorragiques, paludisme (2 millions de morts par an dont la moitié des enfants), les méningites et le choléra. Ces quatre maladies sont dites « environnemento-dépendantes », c’est-à-dire qu’elles sont en relation avec des modifications environnementales, essentiellement climatologiques : les pluies, le taux d’humidité, la température sont des facteurs favorisant l’apparition de populations de moustiques.

Pour la malaria par exemple, une maladie transmises par les moustiques et donc sensible aux changements climatiques, 50 % de la population mondiale est exposée, avec 250 millions de cas par an et 1 million de morts (OMS 2010).

On assiste depuis quelques années à la ré-émergence de toute une série de pathologies, avec des épidémies relativement ponctuelles. Cette ré-émergence est cause de quatre à cinq millions de morts par an dans le monde, dont la moitié sont des enfants. La surmortalité animale est quant à elle de dix à quinze millions par an.

Des chercheurs de Barcelone ont élaboré une méthodologie associant des données recueillies au sol – niveau local et régional – aux données observées à partir de satellites d’observation de la Terre à l’échelle du pays ou du continent : végétation, pluviométrie, hygrométrie. Ces données sont combinées pour générer, par voie de modélisation mathématique, des cartes permettant de prévoir la probabilité d’épidémie à l’échelle locale et mensuelle.

Ces cartes sont faites tous les trois jours puis fournies aux organismes de santé publique et aux ONG. Dans une ville comme Dakar ou ailleurs en Afrique subéquatoriale, on peut déterminer les endroits où les moustiques vont prédominer et par conséquent les endroits à risque.

Plus de sept ans de recherche ont été nécessaires pour démontrer la validité d’une telle approche qui a donné lieu à l’implantation de quelque 22 réseaux en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie. Quatre sociétés employant de 7 à 10 personnes sont déjà spécialisées dans le traitement de ce type d’images. (Chiffres de juillet 2012.)

Il existe également un sous-domaine, encore en gestation, lié à l’étude par image satellite des aérosols, de la pollution, des pollens et des maladies qui leur sont associées, comme les allergies dans les pays développés ou la méningite au Sahel, une région fortement balayée par les vents de poussière.

En France, 47 PME employant environ 1250 personnes œuvrent dans le secteur des applications sptatiales au service de la santé, avec près d’un milliard d’euro de chiffre d’affaire annuel.

Ce nouveau domaine d’applications spatiales est amené à prendre plus d’ampleur dans les années à venir, avec la baisse du prix des télécommunications via satellites, qui est passé de 15 dollars les 10 secondes il y a sept ou huit ans avec INMARSAT, à 0,5 euro avec GLOBALSTAR ou RAYA aujourd’hui, a expliqué le docteur Güell.

4. Un flux d’énergie beaucoup plus dense

A la lumière des exemples précédents, on s’aperçoit que la plupart des retombées technologiques du spatial sont pour l’instant cantonnées à l’usage des données satellites. Il en va de même pour le domaine des transports et plusieurs autres, mais c’est une situation qui est appelée à évoluer dans un avenir pas très lointain, nous l’espérons.

Ainsi, dans le domaine de la santé, de nombreuses découvertes devront être faites, en raison d’une future présence prolongée de travailleurs et de scientifiques dans l’espace, à propos des interactions entres le rayonnement cosmique et la matière vivante, de même qu’entre le champ magnétique et le squelette des vertébrés.

Le domaine le plus stratégique pour le développement de l’humanité sera toutefois celui de l’énergie ; il est déjà possible d’entrevoir que les percées technologiques dans le domaine spatial auront ici aussi un impact retentissant, et qu’elles iront bien plus loin que la seule exploitation de données fournies par des satellites.

Toute dynamique de développement économique saine doit s’appuyer sur une croissance de l’énergie libre, un surplus qui doit être en permanence réinvesti dans l’énergie du système, de manière à assurer une croissance continue et homogène de l’ensemble de l’économie mondiale.

Ceci n’est possible cependant que si la densité du flux de l’énergie augmente avec le temps, que si des percées scientifiques et technologiques nouvelles sont constamment appliquée à la production de l’énergie.

Si la communauté internationale devait définir une mission prioritaire pour les déplacements rapides dans l’espace, pour se rendre sur Mars dans des délais raisonnables ou pour intercepter tout objet céleste menaçant la Terre, il faudrait développer très rapidement des méthodes de propulsion par fusion nucléaire, la source d’énergie la plus dense que l’on connaisse à l’heure actuelle.

Ainsi, la fusion nucléaire permettra d’accroître considérablement la densité du flux d’énergie et ouvrira la voie à l’utilisation de nouvelles matières premières, tant sur Terre que dans l’espace, comme le deutérium contenu dans l’eau de mer par exemple, ou bien l’hélium-3 présent sur la Lune.

Tableau comparatif
Densité d’énergie libérée
par unité de masse de combustible
(Le tableaux peut =être consulté ici

[1] L’OCDE notait dans un rapport qu’à l’instar d’autres secteurs de l’économie, « le secteur spatial est particulièrement affecté par la grande vague de départs à la retraite de la part de la génération des baby-boomers » et ajoute que ceci arrive dans le contexte « d’une baisse marquée de la population d’ingénieurs et scientifiques de moins de 30 ans dans la plupart des pays de l’OCDE ». Mais beaucoup plus embarrassant est le fait que « même si l’espace reste un champ a priori attractif pour les jeunes étudiants, le secteur spatial se trouve de plus en plus concurrencé par d’autres secteurs pour les jeunes intéressés par la science (en l’occurrence le développement de logiciels de jeux vidéo [!], les biotechnologies) ».

[2] Handbook on Measuring the Space Economy, OCDE, février 2012, Paris.

[3] Par exemple, l’épuisement du minerai de cuivre à la fin de l’Age du bronze n’était qu’un phénomène lié à une technologie alors disponible. Sa répercussion sur les coûts sociétaux pour la production du cuivre, comme le démontre les quantités prodigieuses extraites depuis de la croûte terrestre, n’a été qu’un phénomène temporaire.

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Une brève leçon d’économie

Parmi les attributions de l’Etat, la plus importante est de préparer l’avenir. Plus les politiques font des efforts dans ce sens, plus ils sont fidèles à la mission qui leur a été confiée.

Or, l’esp ace est un domaine industriel qui demande, très en amont, le développement de capacités technologiques nouvelles, non pas en fonction de critères commerciaux ou de consommation immédiate, mais d’objectifs découlant de missions scientifiques et d’exploration préparées sur le moyen et le long terme.

S’il est souhaitable que d’importants revenus et un grand nombre d’emplois soient associés au secteur des satellites, il n’est pas une bonne chose par contre de constater que cela représente la presque totalité de l’activité du secteur des engins spatiaux.

Selon les chiffres d’ASD-Eurospace, 22 754 sur un total de 34 334 emplois directs étaient concentrés dans le secteur des engins spatiaux en 2012, dont la vaste majorité sont des satellites et non pas des vaisseaux à proprement parler. En termes monétaires, 3,1 milliards d’euro sur des ventes totales de 6,1 milliards provenaient du secteur des satellites, dont 1,18 milliards aux opérateurs privés.

Or, les satellites, y compris de communication, ne devraient constituer qu’une modeste partie de l’activité spatiale.

En effet, la principale qualité du secteur spatial est sa capacité d’ouvrir, par une politique d’exploration ambitieuse de nouveaux horizons, et de créer les conditions pour que l’humanité puisse se développer bien au-delà des limites apparentes à un instant donné.

Certains affirment que le développement des communications (spatiales) à des fins commerciales est une preuve que l’espace a atteint une masse critique, garantissant sa raison d’être. Rien n’est plus faux.

Le fait qu’il n’existe pratiquement, 40 ans après le programme Apollo, aucun autre domaine d’activité spatiale, publique ou privée, comme le transport de fret et de passagers, l’extraction de minerais, la production de composants en microgravité, la construction de structures et de vaisseaux dans l’espace, la mise en place de systèmes permettant de faire face à des astéroïdes ou objets spatiaux menaçant, montre à quel point les pouvoirs publics ont failli à leur mission.

Faut-il s’étonner de voir des citoyens, nombreux, nier le fait historique des missions Apollo sur la Lune !
La question malthusienne

Avant d’aller plus loin, examinons les thèses de Malthus du point de vue de Krafft Ehricke :

« L’impératif extraterrestre est une force conduisant la croissance naturelle de la vie terrestre au-delà de ses limites planétaires. Elle fait intégralement partie d’une tendance manifestement expansionniste et orientée vers la croissance de l’évolution de la vie. Cet élan a conduit la vie à se développer à partir de commencements infinitésimaux pour devenir une force englobant et transformant la planète entière à travers sa Biosphère.

« Plus fondamentalement, l’Impératif extraterrestre exprime un « message premier », un impératif primordial, inhérent à l’essence même de l’univers, conduisant l’évolution de la matière de ses formes les plus simples (particules élémentaires) aux structures les plus complexes (le cerveau intelligent). Une vaste quantité d’énergie cosmique est relâchée par la matière stellaire dans la phase initiale de ce processus – transformation de l’hydrogène en hélium et en éléments plus lourds – puis fixée lors des phases subséquentes, impliquant la formation et l’évolution de la matière vivante.

« Par ces racines, il est possible d’identifier l’Impératif extraterrestre comme un principe de base pouvant être dérivé d’une interprétation et d’une généralisation cohérentes de phénomènes récurrents communs aux processus évolutifs.

« L’Impératif extraterrestre revêt une signification très concrète pour nous. Il apporte une solution durable au problème croissant consistant à maintenir les coûts sociétaux, c’est-à-dire humains et biologico-environnementaux, des aspirations et des niveaux de vie de l’humanité moderne dans des limites acceptables. Il nous donne également une orientation rationnelle et cohérente dans le dédale des événements passés et présents, et par conséquent une approche féconde à un moment où l’humanité se trouve à la croisée des chemins. La route de l’évolution sur cette planète est pavée de plusieurs crises. Ainsi, toute avancée majeure a été précédée, déclenchée ou rendue possible par une crise. Toute crise n’engendre pas cependant une avancée. Le prix à payer pour avoir failli au défi posé par une crise est la mort.

« Chaque crise majeure apparaît, si elle est prise en dehors de ce contexte plus large et évaluée dans un cadre temporel plus restreint, comme insoluble, suggérant même souvent que des limites fondamentales à une évolution croissante et à de nouvelles avancées ont été atteintes ; alors qu’en réalité nous ne sommes confrontés qu’à une simple transition d’un cadre de référence existant vers un cadre plus large. En d’autres termes, les phases de transition dans un processus en expansion tendent à donner l’illusion « d’optique » d’une limite à la croissance. »
Compétitivité et épuisement sociétal des ressources

Au-delà des conceptions purement scientifiques introduites dans la première partie, Ehricke développe ici, dans le domaine économique, un autre concept intéressant : ce que l’espace peut apporter au problème de l’épuisement relatif, en termes de coûts sociétaux, des matières premières.

En effet, même si l’épuisement absolu d’une matière première donnée n’a jamais été observé dans l’histoire humaine [3], il n’en demeure pas moins qu’il existe un phénomène d’épuisement apparent, une augmentation des coûts sociétaux liés à la production, qui peuvent entraîner le déclin d’une société entière. Dans l’économie moderne, un tel phénomène apparaît en premier lieu sous la forme d’une inflation de fond incontrôlable, quels que soient les moyens mis en œuvre pour tenter d’économiser sur l’investissement et les coûts de fonctionnement, en intensifiant les cadences de travail et/ou en baissant les salaires réels.

Ainsi, poser la question de l’espace en simples termes de compétitivité par rapport aux industries nationales d’autres pays n’est pas l’enjeu véritable. D’ailleurs, du point de vue des populations occidentales, l’argument sans cesse répété de la compétitivité est l’arbre qui n’arrive même plus à cacher la forêt, c’est-à-dire la hausse ininterrompue du pouvoir et de la richesse d’une caste financière pillant l’industrie.

Par contre, la question de l’épuisement relatif des ressources continue à préoccuper les populations occidentales, ne serait-ce que parce qu’elle vient nourrir leur impuissance et leur pessimisme.

L’activité spatiale, en tant qu’industrie génératrice de sauts technologiques permettant de créer, ici même sur Terre, des ressources nouvelles (sans même compter celles qui pourront être exploitées ailleurs dans l’espace), sera déterminante pour les décennies à venir.
Qu’est-ce que la croissance économique ?

Dans un livre intitulé Ainsi, vous voulez tout savoir sur l’économie ?, l’économiste américain Lyndon LaRouche définit la croissance, dans le cadre d’un système agro-industriel autonome, comme l’accroissement simultané de l’énergie du système et de l’énergie libre.

La plupart des gestionnaires tant privés que publics sont aujourd’hui convaincus que les bénéfices se font au détriment des coûts de fonctionnement, et a fortiori des investissements, puisque ceux-ci sont vus comme simples coûts de fonctionnement.

LaRouche définit l’énergie du système et l’énergie libre de la manière suivante : « L’énergie du système correspond aux coûts et dépenses nécessaires à la production totale des biens physiques et des produits apparentés et l’énergie libre représente le bénéfice net de l’entreprise prise dans son ensemble. (…) L’effet apparent de l’augmentation de l’énergie du système par réinvestissement de l’énergie libre est l’accroissement des coûts de l’économie par tête, ce qui pourrait apparaître directement contraire au résultat visé. »

Il résout ce paradoxe en faisant remarquer que « l’énergie du système augmente, mais le coût de fourniture de cette énergie, en tant que coût du travail apporté, est réduit », si l’investissement implique l’introduction d’innovations technologiques permettant d’augmenter la productivité du travail.
Qu’est-ce que l’innovation ?

Les technologies nouvelles qui comptent sont celles qui découlent de principes physiques nouveaux associés à une compréhension approfondie des lois de l’univers. Le terme « innovation » pris dans son sens littéral peut conduire à de graves erreurs de planification, comme on a pu le voir à plusieurs occasions au cours des dernières décennies.

Pourtant, le secteur spatial, en dépit de l’annulation du vaste programme d’exploration et de développement prévu par von Braun au cours des années 1970, génère une quantité prodigieuse d’innovations par rapport au nombre relativement modeste de gens directement employés dans le secteur.

Ainsi, pour quelque 30 000 personnes œuvrant directement dans l’industrie spatiale européenne, l’association ASD-Eurospace, qui regroupe la majorité des entreprises du secteur évoluant en Europe, recense dans son plan RT Priorities 2012 pas moins de 200 domaines prioritaires de recherche et technologie pour les huit prochaines années.

Il s’agit de technologies essentielles à moyen terme aux objectifs du programme spatial européen, mais n’ayant pas encore atteint les niveaux de maturation technologique requis.

A titre d’exemple : des horloges atomiques miniatures et optiques ; la prochaine génération de récepteurs/transmetteurs pour l’interconnexion des satellites organisés en constellation ; des mécanismes de pointage pour la propulsion électrique ; des propergols pouvant remplacer l’hydrazine ; des unités de contrôle des flux miniatures ; des propulseurs ioniques pouvant résister à l’érosion ; des propulseurs à plasma multi-stage ; des gyroscopes à fibre optique à très haute performance ; des panneaux solaires utilisant des nanostructures telles que des puits et trous quantiques ; des piles à combustible régénératrices ; des structures métalliques déployables et à très faible coefficient d’expansion thermique ; des systèmes d’analyse et de prédiction numérique pour l’aérodynamique d’entrée dans l’atmosphère à vitesse supersonique ; des algorithmes de calcul pour l’atterrissage de précision sur Mars ou autres corps célestes ; des bras robotisés superlégers ; des foreuses légères pour profondeurs supérieures à dix mètres.

Quant aux principaux objectifs, ils se résument pour l’instant à développer des mesures préventives et correctives pour nettoyer les orbites terrestres encombrées par des débris spatiaux ; préparer la collecte et le retour d’échantillons d’astéroïdes, de lunes et d’autres planètes, Mars en particulier ; une exploration robotisée plus exhaustive du Système solaire ; la construction et le déploiement en orbite d’instruments d’observation plus précis ; et le maintien, pour quelques années seulement, d’une présence habitée sur la Station spatiale internationale.

D’ailleurs, comme le faisait remarquer le rapport Augustine de 2009 aux Etats-Unis, publié par le Comité indépendant pour la révision des missions habitées, « au cours des dernières décennies les efforts sur l’ISS ont été dirigés sur l’assemblage et un usage immédiat. Les pressions budgétaires au cours de la construction ont laissé peu d’argent pour son utilisation. Cela est encore le cas aujourd’hui. » Le rapport poursuit :

« Les Etats-Unis ont consenti un sacrifice conséquent pour compléter l’ISS et remplir leurs obligations à l’égard de leurs partenaires : le programme de développement scientifique et d’ingénierie qui aurait pu être mené à bord de la station a été amputé. Peut-être que l’absence d’une communauté significative d’usagers scientifiques américains a-t-il permis à la NASA de proposer plus facilement de cesser les opérations après seulement cinq ans d’utilisation complète, tandis qu’il a fallu 25 ans de planification et d’assemblage ? Est-ce qu’une extension des opérations de l’ISS de cinq à au moins dix ans permettrait l’émergence de nouvelles idées, basées sur la science et la technologie d’aujourd’hui ? Lorsque l’ISS a été conçue, on a peu pensé à l’utiliser pour préparer l’exploration au-delà de l’orbite basse terrestre. »

Cette situation est encore plus choquante lorsqu’on la compare aux plans qu’avait élaborés Werner von Braun, le directeur du Centre Marshall pour les vols spatiaux de la NASA à Huntsville, Alabama, à l’époque du programme Apollo.